“Tantie, bagage? Tantie, brouette?”. Des jeunes garçons s’égosillent , pour la plus part mineurs, à des coins de rues ou aux abords de gars et marchés d’Abidjan. Leur occupation, transporter contre paiement dans des brouettes, des bagages de toutes sortes. Ennuis de santé, blessures corporels, violences, drogues… incursion dans la vie pénible de ces enfants qui chargent plus lourds que leur corps.
Il 20 heures 40 ce mardi 18 décembre 2018. Philippe, 13 ans, et ses camarades “pousseurs de brouettes”, comme on les appelle à la gare routière du quartier Siporex située à la descente du deuxième pont de Yopougon dans la banlieue ouest d’Abidjan, sont encore en poste.
Ils s’affairent à charger leurs brouettes avec des sacs de légumes fraichement descendus d’un car. Pour cette course qui les mènera au marché d’à côté, chacun d’eux percevra 250 francs CFA.
Ils avancent vers fin d’une journée de travail qui a commencé à l’aube pour certains d’entre eux. « Moi je suis sur pieds depuis 4h30 du matin. Je suis arrivé à la gare vers 5 heures », signale Philippe, le corps frêle flottant dans un tee-shirt noir délavé et une culotte bleue effilochée au niveau des genoux.
« Actuellement, il y a des élèves parmi nous, ils ont arrêté les cours avant le congé de Noël pour venir travailler aussi. Donc on est devenu beaucoup. Si tu ne sors pas tôt, tu ne peux pas gagner beaucoup d’argent », dit-il.
Tantôt orphelins, issus de familles pauvres, ou encore déscolarisés, ces enfants dont l’âge varie de 9 à 17 ans doivent chaque jour soulever et transporter dans leurs chariots des fardeaux souvent plusieurs fois plus lourds qu’eux-mêmes pour survivre.
« Ça me donne souvent mal au dos »
« Il y a des fois, je souffre. Ça me donne mal au dos. Mais quand j’ai des douleurs, j’achète du mentholatum et je demande à ma maman de me masser. J’achète aussi des comprimé de vitamine C pour me remonter quand je me sens fatigué », confie Landry, 16 ans, qui lui exerce au quartier Les Toits-rouges au niveau du carrefour « Boissy », non loin du cinéma éponyme.
Lorsque les marchandises à transporter se font rares, ces adolescents se déportent, pour certains, sur des chantiers de construction immobilière, où ils sont commis au ramassage de sable, de briques ou de ciment. Et là, des accidents du travail sont récurrents.
Landry raconte qu’il s’est une fois fait écraser un orteil en débarrassant sa brouette des briques qu’ils venaient de transportées. « Ça n’a pas été facile. J’ai fait 3 mois sans pouvoir travailler. C’est pourquoi, quel que soit la situation, moi je ne vais plus travailler sur chantier », se souvient-il avec peine.
Les maladies invalidantes comme la hernie, font aussi partie du lot de conséquences de la pratique de ce métier.
Maltraitance
Mais les revers des enfants pousseurs de brouette sont encore plus parlantes lorsqu’ils s’indignent d’actes de mépris voire de maltraitance dont ils sont victimes.
“Certaines personnes nous méprisent. Elles nous prennent pour des voyous », avance Isaac un autre adolescent rencontré au carrefour Koweït de Yopougon. Le front dégoulinant de sueur sous ce soleil de plomb, il s’efforce à pousser un gros tas de régimes de bananes à livrer au fin fond de ce secteur aux ruelles caillouteuses.
Il n’attendra pas longtemps pour dénoncer une expérience douloureuse qu’il a subit il n’y a pas très longtemps : « Une tantie qui me devait 700 francs (CFA) comme frais de transports de ses bagages a refusé de me payer, en disant qu’elle n’a que 500 francs pour moi. Or nous nous étions entendus sur 700 francs », raconte-t-il.
« Comme je ne voulais pas accepter ses 500 et j’exigeais mes 700, elle et sa fille m’ont frappé. C’était au marché. Le lendemain, comme moi je ne suis pas un enfant tombé du ciel, ma maman est allé chercher une convocation à la police et tout a été réglé par la police les jours à venir », poursuit-il.
Violence, drogues et délinquance…
Pendant au moins cinq jours dans la semaine, les jeunes pousseurs de brouette fréquentent des milieux qui les exposent à des risques majeurs. Violence, drogues, délinquance… Tenant une cigarette allumée en main, Oumar qui dit avoir 13 ans, malgré une apparence faisant plus jeune, affirme avoir appris à fumer à la gare de Siporex.
Aucun d’entre eux ne reconnait toucher à la drogue, mais tous sont d’accord que certains pratiquants du métier en consomment, surtout le cannabis.
Déscolarisation aussi…
Oumar, lui, n’est plus retourné à l’école depuis les vacances scolaires écoulées. « J’étais en 6ème. En vacances, je suis venus pousser brouette pour chercher un peu d’argent pour pouvoir payer mes fourniture à la rentrée ».
Sauf que la rentrée des classes est effective depuis septembre, et Oumar traîne encore aux abords du marché de vivriers de la Siporex.
« Je n’ai pas eu beaucoup d’argent en vacances, quand je vais avoir ce que je cherche-là, je vais partir à l’école », se débine-t-il.
Une histoire qui ressemble étrangement à celle de Landry qui, orphelin de père, a fini par préférer la brouette au banc, évoquant le manque de moyen de sa mère pour assurer sa scolarité. Chaque jour, il doit louer la brouette à 300 FCFA, pour une recette allant de 3.000 à 4.000 FCFA.
En dépit des péripéties dont les stigmates jalonnent leur vie d’enfants travailleurs, les petits pousseurs de brouettes gardent la force de rêver d’un futur radieux. « Moi je veux être militaire », lance l’un d’entre eux.
« Je suis un grand joueur de football. Je sais que je peux devenir footballeur professionnel », enchaine un autre, quand un troisième affirme vouloir passer à une autre phase : se procurer un tricycle pour faire du transport de bagages et gagner plus pour devenir homme d’affaires…
Il est 21h18, Philippe va parquer son chariot devant un entrepôt. Il est l’heure de regagner le domicile familial situé à quelque trois kilomètres de là.
AIP
Auteur: LDA Journaliste