MANGER

(J’ai écrit et posté ce texte le 14 Février 2019 à 13h52 sur ma page Facebook. Il est peut-être encore d’actualité et s’adresse aux jeunes cadres qui accèdent à d’importantes responsabilités).

En français Ivoirien, ce verbe (MANGER) jadis noble veut dire : piller, voler, vandaliser, dépouiller, déposséder, dévorer, appauvrir, assassiner, ruiner.

Manger, quelle transgression de l’équilibre social !!!!

Il y a quelques jours, j’ai lu le commentaire répugnant d’un citoyen sur les réseaux, alors que je procédais à l’investiture du Maire de Port-Bouet, comme le prévoit la Loi : “Vous là, vous êtes mauvais, ce Monsieur n’a même pas eu le temps de MANGER que vous mettez fin à sa Délégation Spéciale.*Je suis sûr qu’il vous maudit dans son cœur….”.

C’est de moi qu’il s’agissait. Le but de ce billet n’est pas de répondre à ce frère, libre de ses opinions que je respecte. Mais, cela m’amène à réfléchir à la dégénérescence de la pensée de certains de nos frères et sœurs, qui réduisent la vie sociale et Administrative à un simple exercice de satisfaction biologique et matérielle.

L’Histoire de l’Afrique et de certaines de nos Nations les incline à penser que l’accès à des postes de responsabilité n’a pour seule finalité que l’accumulation vorace de richesses cresussiennes.

La tolérance passée vis-a-vis des actes criards de corruption en Afrique a forgé la mentalité des populations à l’acceptation d’un pillage en règle des économies nationales.

Être nommé à un poste de responsabilité, c’est donc être désigné pour MANGER, c’est-à-dire voler l’argent des pauvres. Et l’armée des prétendants au vol s’agglutine autour de ceux là.

Sont-ce là les recherches ultimes de nos cheminements sur terre?

Lorsque seront remplis nos longs gosiers inextricables et nos immenses panses immondes (s’ils l’étaient jamais un jour), que ferons-nous de nos vies ensuite ?

Quel est le suc d’une vie fadasse occupée à satisfaire le corps, matière périssable?

Sommes-nous réduits à mâcher les miasmes morbides et les deglutions puantes de nos désirs corporels?

Le cœur, l’esprit, l’âme et la foi, ne sont ils que de vulgaires passagers anonymes sur la Terre de Dieu Tout-Puissant?

Non, mes frères. Il y a plus fort que MANGER. La jubilation extatique devant les œuvres de Dieu, l’obnubilation devant les merveilles de sa création, l’admiration transcendantale devant sa puissance, devrait être le moteur de la vie de chacun de nous.

Non, mes sœurs, il y a plus fort que MANGER. Diriger une communauté humaine, quelle que soit sa taille est un sacerdoce.

Le bonheur de visiter des enfants d’une École primaire déshéritée, la joie d’apporter l’électricité et l’eau à des populations rurales, l’excitation de partager le repas d’une famille pauvre sans calories et sans goût sur un tabouret branlant, l’entrain de serrer les mains de vieilles dames illettrées, qui n’ont jamais approché ni parlé à une autorité, faire irruption dans des villages, dans des écoles pour s’imprégner des besoins des populations et tenter d’y apporter des solutions, résoudre des conflits, réconcilier des communautés opposées, sécuriser les populations et pourvoir à leurs besoins remplit votre être entier d’un bonheur innommable.

Non, mes frères et sœurs, la vie ne se résume pas à MANGER.

Notre génération, nous tous qui avons eu le bonheur d’être allés à l’Ecole et qui sommes un espoir pour les masses rurales et les populations urbaines pauvres, nous devons changer notre relation avec l’argent et la matière, notre relation avec le service à la communauté, notre relation avec notre peuple.

Je suis orphelin de père et de mère. J’ai perdu beaucoup d’oncles et de tantes, presqu’une famille décimée. Je fréquente souvent le cimetière pour visiter les tombes de mes défunts parents et y prier. En me faufilant parmi les tombes, je n’ai jamais vu d’inscription tombale du genre : “ce Monsieur était très riche “, “cette femme avait des milliards dans son compte bancaire “, “ce couple avait beaucoup de richesses “, “cette famille se déplaçait en jet privé et en yatch, se vêtait de grandes marques de luxe et mangeait dans les grands restaurants du monde “…

Quand je vais au cimetière , je vois plutôt des inscriptions tombales qui réjouissent le cœur: “cet homme était l’ami des pauvres “, “ci-gît le bâtisseur de l’EPP de ….”, “ici repose l’inventeur de l’art….”, “cette femme est la mère de telle célébrité “, “sont enterrés ici les membres de la famille… qui ont sacrifié leurs vies pour notre pays”……

En ne faisant que la promotion de MANGER, nous passerons incognito sur cette terre comme une fugace comète. Participer au développement d’une Nation, c’est vivre déjà dans son cœur les vertus infusées dans notre sang par Dieu.

Ce processus n’est pas facile car il comporte des contraintes et des contradictions, il a des risques et suspicions. Mais Nous ne sommes pas obligés de vivre comme ceux avant nous. Nous ne sommes pas contraints d’imiter ceux qui pillent l’Afrique.

Pensons grand. Rêvons gros pour nos nations. Élevons-nous au-dessus des tentations insipides de notre corps, car sinon il sera écrit sur notre tombe: “cet homme aimait MANGER “

*entre Janvier et Mars 2019, par le mécanisme de la Délégation Spéciale consécutif à des problèmes, j’ai assuré en ma qualité de Préfet d’Abidjan l’intérim des Maires du Plateau et de Port-Bouet, comme le prévoyait la Loi.

                             

Vincent Tohbi Irie

Ancien Préfet d’Abidjan

14/02/2019

Auteur:
LDA Journaliste

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